Au cœur d’une métropole en pleine mutation, rythmée par les gratte-ciel et l’effervescence urbaine, une rue ne sort de sa torpeur qu’une seule fois l’an, comme pour raviver la mémoire d’un autre temps.
Né il y a environ cent ans, le marché est indissociable de la formation du quartier des « 36 rues et corporations », centre névralgique du commerce du Thang Long d’autrefois.
À la différence des marchés floraux modernes ouverts toute l’année, celui de Hang Luoc n’apparaît qu’une seule fois, du quinzième jour du dernier mois lunaire jusqu’aux heures précédant le Réveillon.
Lorsque les branches de pêcher commencent à se couvrir de bourgeons roses le long de la petite rue menant vers Hàng Mã, les habitants de Hanoï savent que le printemps est véritablement arrivé.
Le marché de Hang Luoc n’affiche ni l’ampleur de Quang An, ni l’agitation automobile des nouveaux marchés satellites. Il cultive son propre rythme : paisible, mesuré et empreint de finesse, à l’image de l’élégance des anciens habitants de Tràng An.
Ici, on vient certes acheter des fleurs, mais surtout retrouver une part de patrimoine. Le pêcher en fleur - symbole de raffinement dans l’art floral du Têt hanoïen - y occupe une place centrale. Les branches aux nuances rosées, omniprésentes, s’accordent parfaitement à l’atmosphère feutrée des maisons-tubes anciennes.
On y voit renaître avec vigueur les traditions d’autrefois. Les coupes de narcisses, minutieusement taillées, dévoilent leurs racines d’un blanc immaculé et diffusent un parfum délicat ; les frêles mais robustes pruniers blancs (nhất chi mai) suscitent également une attention particulière.
Les acheteurs ne s’arrêtent pas à la taille des fleurs : ils observent la « posture », l’« âme » de l’arbre et l’histoire que le cultivateur y a insufflée. Choisir une branche de pêcher harmonieusement formée ou un kumquat « riche en prospérité » — portant à la fois fruits mûrs et verts, fleurs et bourgeons — est devenu un véritable rituel culturel transmis de génération en génération dans les familles du Vieux Quartier.
Ce qui fait de Hang Luoc un véritable « sanctuaire » de la mémoire, c’est sans doute ce sentiment de lenteur retrouvée. À l’heure d’une urbanisation accélérée, où tout peut s’acheter d’un simple geste sur un écran, flâner dans la rue Hang Luoc offre une expérience radicalement différente.
Les personnes âgées ne viennent pas nécessairement pour acheter, mais pour retrouver le rythme du Têt d’autrefois. Elles parcourent les étals familiers, contemplent le rose des pêchers, le jaune des kumquats, et échangent paisiblement sur l’art de soigner les plantes. Pour elles, c’est une manière de savourer l’espace et le temps.
Les silhouettes d’anciens méditant devant un pêcher sculpté, ou de jeunes femmes en áo dài immortalisant l’instant printanier auprès de kumquats chargés de fruits, composent un tableau urbain aux multiples nuances.
Ici, nul ne se presse. On vient respirer l’air frais de fin d’hiver, ressentir chaque détail de l’espace hanoïen et apaiser son esprit à l’approche de la nouvelle année.
La pérennité du marché de Hang Luoc à travers les bouleversements de l’histoire témoigne de la vitalité des traditions urbaines de Hanoï. Cette foire annuelle agit comme un repère temporel, rappelant une capitale élégante, raffinée et attachée à ses racines.
Chaque branche rapportée du marché ne porte pas seulement les couleurs du printemps : elle emporte avec elle le souffle des rues, l’histoire d’une ville passée par de profondes transformations tout en préservant son identité culturelle singulière.
Au cœur de la capitale, le Têt demeure ainsi intense et chaleureux, tant qu’existent des lieux comme le marché aux fleurs de Hang Luoc, où l’on peut se souvenir, s’émouvoir et « prendre le temps de vivre » à chaque retour du printemps.