Personne, pas même les doyens du village, ne peut expliquer l'origine du nom « Ro Mam ». C'est pourtant sous cette appellation que vit une communauté à l'identité culturelle, au mode de vie et aux traditions singuliers, qui compte aujourd'hui parmi les groupes ethniques les moins peuplés du Vietnam.
Classés parmi les minorités ethniques bénéficiant d'un soutien prioritaire de l'État, les Ro Mam ont vu leurs conditions de vie s'améliorer sensiblement ces dernières années grâce aux politiques mises en œuvre par le Parti, l'État ainsi que les autorités locales de la province de Quang Ngai. Ces mesures ont contribué à améliorer tant les conditions de vie que le développement de cette petite communauté installée au village de Le.
Près de quarante ans après avoir quitté les montagnes pour s'établir dans la vallée, les Ro Mam disposent aujourd'hui d'une cellule du Parti regroupant dix membres, tandis que les organisations de jeunesse et de femmes fonctionnent de manière régulière.
Grâce aux investissements publics, les habitants ont mis en culture 15 hectares de manioc, 100 hectares de rizières irriguées et 15 hectares d'hévéas familiaux. L'élevage de porcs, de bovins et de chèvres s'est également développé. Plus de 97 % des foyers possèdent désormais une moto et toutes les familles disposent d'un téléviseur.
Les anciens aiment raconter aux jeunes les années de pauvreté afin qu'ils mesurent le chemin parcouru. Ils se réjouissent de voir le portrait du Président Hô Chi Minh accroché dans chaque foyer et sont particulièrement fiers que le village de Le ait obtenu le titre de « Village culturel de niveau provincial ».
Comme chez de nombreuses autres ethnies des Hauts Plateaux du Centre, le riz occupe une place centrale dans la vie des Ro Mam. Aliment de base, il est également au cœur de leur univers spirituel.
Tout au long du cycle agricole, les Ro Mam célèbrent une succession de cérémonies consacrées au riz : ouverture des greniers, semis, croissance des cultures, fête des nouvelles récoltes puis stockage du grain. Ces rituels sont placés sous la protection de nombreuses divinités, parmi lesquelles l'esprit de la défense d'éléphant, l'esprit du riz, de la montagne ou encore de la rivière.
La récolte elle-même demeure fidèle aux pratiques ancestrales. Les épis sont laissés à sécher naturellement sur les champs jusqu'à leur complète maturité. Après avoir demandé l'autorisation aux divinités de commencer la récolte, les habitants détachent les grains à la main directement sur les épis. Le riz est d'abord recueilli dans un petit panier porté à la ceinture, puis transvasé dans de grandes hottes avant d'être entreposé dans les greniers, sans passer par une nouvelle phase de séchage.
Dans chaque famille est précieusement conservée une jarre sacrée (che lem), transmise de génération en génération. Selon le patriarche A Gioi, cette jarre n'est utilisée qu'une seule fois par an, lors de la fête des nouvelles récoltes. Elle représente l'esprit du riz et l'abondance des moissons.
Chaque année de bonne récolte, une pierre est déposée dans la jarre afin d'en rendre grâce aux divinités protectrices. Cette coutume témoigne du lien profond qui unit encore aujourd'hui les Ro Mam à leurs croyances ancestrales, où la vie quotidienne demeure intimement mêlée au monde des esprits.
Un autre patrimoine dont les Ro Mam tirent une grande fierté est constitué par les ensembles de gongs conservés dans les familles du village. Selon le musée provincial de Quang Ngai, bien que les Ro Mam soient l’un des groupes ethniques les moins nombreux de la région, ils possèdent un nombre de gongs par habitant parmi les plus élevés. Les plus remarquables sont les ensembles de gongs Hoan et les gongs originaires du Laos. L’espace culturel des gongs du village de Le est ainsi préservé avec un soin particulier par les habitants.
« Les villageois de Le sont encore pauvres. Beaucoup travaillent comme journaliers, mais personne ne vend les anciens gongs transmis par les ancêtres. Pour nous, sans gongs, les fêtes qui unissent la communauté perdraient leur sens, et la vie spirituelle s’appauvrirait. Quand ils ne sont pas aux champs, les anciens transmettent encore aux enfants les danses xoang et les rythmes de gongs », confie avec fierté le patriarche A Gioi.
Au son vibrant des gongs célébrant la nouvelle récolte, nous avons eu l’occasion d’admirer ces précieux instruments. La plupart des ensembles utilisés ici seraient originaires du Laos, ce qui leur donne une résonance particulière et une grande valeur.
L’ensemble de gongs des Ro Mam compte onze pièces. Il comprend trois gongs à bosse, appelés guông : le plus grand, nommé Man, est considéré comme le gong-mère ; le deuxième, Mon, représente la sœur aînée ; le troisième, Mam, la plus jeune sœur. Les huit autres gongs plats, appelés t’lác, ne portent pas de noms individuels.
Bien que ces instruments soient joués uniquement par les hommes, les appellations féminines données aux gongs principaux témoignent des traces anciennes du système matrilinéaire chez les Ro Mam.
La fête la plus importante de cette communauté est celle de l’ouverture des greniers à riz. Elle dure trois jours et se tient généralement en novembre ou en décembre, lorsque les récoltes de riz, de maïs, de millet et de manioc ont été rentrées dans les greniers.
Selon les chercheurs, cette célébration marque l’achèvement d’un cycle d’agriculture sèche dans un environnement de vie particulier, façonné par la rudesse de la nature et l’immensité des montagnes et des forêts.
Environ un mois avant la fête, le patriarche frappe le tambour pour rassembler les villageois à la maison commune (nhà rông). La communauté choisit alors la date de la cérémonie afin que chaque famille puisse préparer ses offrandes.
À l’approche du jour fixé, le tambour retentit de nouveau. Le patriarche annonce le programme, les étapes rituelles et répartit les tâches entre les membres du village. Tous se rassemblent alors pour ériger le cây nêu, le mât rituel utilisé lors des cérémonies communautaires.
Devant la maison commune, le grand mât est préparé avec minutie et décoré de motifs symboliques destinés à exprimer la gratitude et le respect envers les divinités. Chaque famille installe également un petit mât devant sa maison. Celui-ci reste en place après la fête, car commence ensuite la saison des mariages et des cérémonies funéraires de « l’abandon de la tombe ».
Le premier jour, dès l’aube, les familles apportent leurs offrandes aux champs afin de demander aux divinités l’autorisation d’ouvrir les greniers à riz. Elles accomplissent aussi le rituel de l’« escalier de l’âme du riz », censé permettre à l’esprit du riz de regagner la maison.
Lorsque toutes les familles sont réunies, le patriarche procède aux prières selon la coutume. Chaque foyer reçoit ensuite le feu sacré de la cérémonie pour préparer le premier repas de la nouvelle récolte.
Dans l’après-midi, un buffle et un jeune porc, choisis pour le sacrifice, sont attachés au poteau rituel. Les jarres d’alcool sont alignées en vue de la cérémonie du sacrifice du buffle prévue le lendemain.
Le deuxième jour, lorsque l’offrande principale, un buffle robuste et bien portant, est présentée aux divinités, les villageois jettent du riz sur l’animal. Peu à peu, un grand cercle de gongs et de danse xoang se forme autour du cay neu. Hommes et femmes chantent et dansent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
Après le rituel, la communauté partage le repas de fête, chante et danse du matin jusqu’à tard dans la nuit, portée par la joie de la croyance, le sentiment d’unité et la force des liens familiaux et communautaires.
Le troisième jour est celui des rituels les plus importants dans la vie spirituelle des Ro Mam. Il est aussi appelé le jour du repas de la tête de buffle, ou le jour de la cérémonie de descente de Giang.
La tête du buffle et la représentation de Giang sont portées par les jeunes hommes jusqu’à la maison commune. Le patriarche y accomplit le rite de purification de Giang. Une fois cette cérémonie achevée, Giang est replacé à l’endroit le plus solennel, sur le toit de la maison commune.
La dernière journée de la fête est placée sous le signe de la fraîcheur et du renouveau. Dès l'aube, les jeunes filles vont puiser de l'eau à la source avant de revenir au village. Tous se livrent alors à des jeux d'aspersion d'eau, en se souhaitant mutuellement bonheur, santé et prospérité.
Même si cette grande fête ne se déroule pas au début de l'année comme chez de nombreuses autres communautés ethniques, la joie des récoltes abondantes, les sonorités puissantes des gongs et les danses xoang des Ro Mam exercent un charme singulier au cœur des montagnes.
La cérémonie d'ouverture des greniers à riz exprime avant tout le désir des habitants de vivre en harmonie avec la nature et d'assurer une vie meilleure à leur communauté. Elle constitue également un moment privilégié pour renforcer les liens entre les familles et les villageois, tout en préservant et en transmettant le riche patrimoine culturel des Ro Mam.