Il y a exactement 80 ans, le 24 mars 1946, eut lieu la rencontre entre le Président Hô Chi Minh et le Haut-commissaire français D’Argenlieu à bord du croiseur Emile Bertin, ancré dans la baie de Ha Long. Le journal TG&VN présente cet événement à travers les mémoires de l’ancien ministre des Affaires étrangères Hoang Minh Giam (1904-1995).
Après la signature de l’Accord préliminaire du 6 mars 1946, l’un des souhaits de D’Argenlieu, selon le rapport de Sainteny, était de rencontrer le Président Ho Chi Minh. Celui-ci répondit à Sainteny :
– Je suis prêt à recevoir l’amiral.
Sainteny déclara :
– Monsieur le Président, il y a un obstacle.
– Quel obstacle ?
– L’amiral estime que la présence du général Lu Han constitue une difficulté. Celui-ci se trouve actuellement au Palais du Gouverneur général, et les troupes chinoises ne se sont pas encore retirées. Si D’Argenlieu pouvait vous rencontrer en un autre lieu, cela serait plus commode. Par exemple dans la baie de Ha Long. L’amiral et la flotte française viendraient de Saïgon pour vous accueillir, et un hydravion français vous y transporterait. Quelle est votre opinion ?
Le Président accepta et fixa la rencontre au 24 mars 1946 dans la baie de Ha Long.
En début d’après-midi, un hydravion vint le chercher pour la baie de Ha Long, accompagné de Sainteny. M’accompagnaient également Vu Dinh Huynh et Nguyen Tuong Tam.
… Sur le croiseur Emile Bertin, décoré de drapeaux, l’amiral D’Argenlieu, en tenue de cérémonie, entouré de nombreux responsables civils et militaires ainsi que d’une unité de marins, se tenait en rang pour accueillir le Président.
Les clairons retentirent pour saluer le Président de la République démocratique du Vietnam.
D’Argenlieu présenta les invités. Je reconnus plusieurs personnes rencontrées lors des négociations de l’Accord du 6 mars : Pignon, Goron, Torel, Compain… La plupart étaient de hauts fonctionnaires coloniaux français.
L’un d’eux, corpulent, parlant vietnamien avec un accent parfaitement local, s’approcha de moi :
– Permettez-moi de me présenter, je suis Cousseau, ancien résident de la province de Son La.
En l’entendant, je ressentis un profond malaise. Sous la colonisation, Cousseau était connu comme un bourreau ayant torturé et tué de nombreux révolutionnaires vietnamiens dans la prison de Son La…
Je ne lui répondis pas.
À ce moment, D’Argenlieu invita le Président à avancer sur le pont pour assister à une « revue navale » de la flotte française (cinq ou six navires). Des salves d’artillerie retentirent, puis les navires défilèrent, les soldats scandant « Hourra » au rythme de la musique militaire.
Après la revue navale, D’Argenlieu invita le Président à une courte réception, en présence de l’ensemble des invités, puis le convia dans le « salon d’honneur » afin de s’entretenir de l’application des dispositions de l’Accord préliminaire du 6 mars. Outre le Président et d’Argenlieu, je fus le seul à assister à cet entretien.
Le Président prit la parole en premier, demandant le respect strict du cessez-le-feu au Sud et le maintien des positions militaires. Il souligna que la poursuite des combats empêcherait toute « négociation amicale et franche ».
D’Argenlieu ne répondit pas directement. Il se leva, se frotta les mains et déclara :
– Monsieur le Président, je vous prie de ne pas m’appeler « amiral », mais « Haut-commissaire ».
Il se rassit et attendit que le Président prenne la parole. Je me souviens alors que, depuis son arrivée à bord du croiseur Emile Bertin, le Président ne l’avait jamais appelé « Haut-commissaire ».
Après que D’Argenlieu se fut rassis, le Président prit aussitôt la parole, d’une voix et avec une expression d’un calme absolu :
– Monsieur le Haut-commissaire, poursuivons la discussion sur l’application de l’Accord préliminaire du 6 mars, qui prévoit l’ouverture immédiate de négociations amicales et franches.
D’Argenlieu affirma :
– Monsieur le Président, la France appliquera scrupuleusement les dispositions de l’Accord préliminaire. Cependant, la conférence mentionnée ne peut encore se tenir, car il faut attendre les prochaines élections générales en France afin de former un nouveau gouvernement. Par ailleurs, certaines questions nouvelles, telles que celle de l’Union française, nécessitent du temps pour être étudiées et débattues au Parlement français.
Le Président répliqua :
– On ne peut pas attendre. Le temps joue contre nous. À l’heure actuelle, la guerre n’est pas terminée dans le Sud du Vietnam, et le risque d’un conflit au Nord n’est pas à exclure. Les troupes japonaises et chinoises ne se sont pas encore retirées… La situation pourrait devenir complexe et chaotique.
Pendant les négociations entre le Président et Sainteny ayant conduit à l’Accord préliminaire du 6 mars, le Président m’autorisait non seulement à m’exprimer, mais m’y encourageait. Il me disait : « N’hésite pas à prendre la parole ; si tes propos sont trop fermes, nous les ajusterons. Il faut à la fois frapper et apaiser, mais sans frapper trop fort, au-delà du nécessaire. »
À ce moment-là, je demandai la permission d’intervenir et je formulai brièvement une idée essentielle : il ne fallait pas laisser l’opinion publique vietnamienne perdre confiance dans la bonne volonté de la partie française ni dans la possibilité d’aboutir à une solution pacifique et amicale.
La discussion se prolongea,
Le Président déclara :
– Notre peuple est discipliné, mais la tension augmente. Il faut des actions concrètes pour éviter une explosion.
D’Argenlieu réfléchit, puis déclara :
– En attendant que la France se dote d’un nouveau Parlement et d’un nouveau gouvernement, nous proposons d’organiser une conférence préparatoire en vue de la conférence officielle.
Pour éviter l’impasse, le Président accepta. Il fut décidé qu’une conférence franco-vietnamienne se tiendrait à Da Lat. D’Argenlieu approuva également la proposition du Président d’envoyer une délégation de l’Assemblée nationale vietnamienne en visite d’amitié auprès du Parlement et du peuple français, afin de créer un climat favorable à la conférence officielle franco-vietnamienne qui se tiendrait après la conférence préparatoire de Da Lat.
L’entretien prit fin à 17h30. La cérémonie d’adieu ne comporta ni salves d’artillerie ni revue navale comme lors de l’accueil, mais une garde d’honneur ainsi que de nombreux responsables civils et militaires de d’Argenlieu étaient néanmoins présents.
D’Argenlieu déclara :
– Je regrette que le protocole ne nous permette pas d’inviter le Président à passer la nuit ici afin d’admirer le « paysage féerique » de la baie de Ha Long.
Le Président répondit :
– Je vous remercie beaucoup, mais je dois rentrer immédiatement à Hanoi.
Pignon intervint alors :
– Monsieur le Président, permettez-moi de formuler une proposition : nous serions honorés si M. Giam acceptait de rester parmi nous cette nuit, afin de rentrer ensemble à Hanoi demain matin.
Le Président répondit avec bonne humeur :
– Cela dépend entièrement de M. Giam. Je vous invite à lui poser directement la question.
Je répondis :
– Je remercie le Président. Je remercie sincèrement mon ami Pignon ; mais je regrette de devoir être présent à Hanoi ce soir même. Je le regrette.
L’hydravion nous ramena à Hanoi.
Durant le vol, le Président observait attentivement le terrain. À un moment, il me dit à voix basse :
– Ce terrain n’est pas favorable à la guérilla, mais avec de la détermination, on peut surmonter toutes les difficultés.
Après le retour de d’Argenlieu de France à Saïgon, l’Accord préliminaire franco-vietnamien du 6 mars 1946 fut signé, sous la direction du général Leclerc, commandant en chef du corps expéditionnaire français en Indochine, par Jean Sainteny, commissaire de la République française en Tonkin, avec le représentant du gouvernement de la République démocratique du Vietnam. Cet accord fut aussitôt approuvé par le gouvernement français. Bien qu’il n’y fût guère favorable, D’Argenlieu dut accepter le fait accompli et solliciter une rencontre avec le Président Hô Chi Minh afin de discuter de la mise en œuvre de l’accord, tout en affirmant qu’il était le plus haut représentant de la France en Indochine.
Lors de cette rencontre du 24 mars 1946 dans la baie de Ha Long, le fait que le Président Hô Chi Minh n’ait appelé D’Argenlieu « Haut-commissaire » qu’après la demande explicite de celui-ci revêt une signification diplomatique importante. La France ne pouvait pas imposer librement son représentant au Vietnam sans l’acceptation du gouvernement vietnamien. Le Président n’accepta d’employer ce titre qu’après la requête solennelle de l’amiral D’Argenlieu. (Ambassadeur Hoang Vinh Thanh)
Source : baoquocte.vn