Le delta du fleuve Rouge développe une agriculture verte à partir de la culture rizicole

Le delta du fleuve Rouge, berceau de la riziculture vietnamienne, se distingue par son identité culturelle façonnée par les rizières, les villages de métiers, les fêtes et les pratiques agricoles, qui témoignent d’un mode de vie fondé sur la terre, l’eau et la solidarité villageoise.

Les terres agricoles de Thai Binh, aujourd’hui rattachées à la province de Hung Yen, ambitionnent de devenir un centre majeur de production agricole du delta du fleuve Rouge. (Photo : baochinhphu.vn)
Les terres agricoles de Thai Binh, aujourd’hui rattachées à la province de Hung Yen, ambitionnent de devenir un centre majeur de production agricole du delta du fleuve Rouge. (Photo : baochinhphu.vn)

Le delta du fleuve Rouge est l’un des berceaux de la civilisation rizicole vietnamienne. Ses rizières, ses cours d’eau, ses villages de métiers artisanaux, ses fêtes et ses pratiques agricoles façonnent l’identité culturelle singulière de cette région deltaïque.

Au fil des générations, les paysans n’ont pas seulement produit des denrées alimentaires : ils ont également préservé les savoirs locaux, renforcé les liens de solidarité villageoise et développé un mode de vie étroitement lié à la terre et aux ressources en eau.

Cependant, face aux pressions du changement climatique, à la pollution environnementale, à l’urbanisation et aux exigences croissantes des marchés, les modes traditionnels de production agricole doivent aujourd’hui évoluer en profondeur.

Le développement d’une agriculture écologique, verte, circulaire et adaptée au changement climatique ne relève donc pas uniquement de considérations techniques ou économiques.

Il s’agit aussi de repenser les relations entre l’homme et la nature, entre les intérêts immédiats et les responsabilités à long terme, ainsi qu’entre la préservation des valeurs culturelles traditionnelles et l’adoption des avancées scientifiques et technologiques modernes.

L’essentiel est que cette transition permette aux agriculteurs d’accroître leurs revenus, d’améliorer leur cadre de vie et de trouver de nouvelles raisons de rester attachés à leurs terres.

L’agriculture verte : transformer les modes de production tout en préservant la culture du delta

Un paradoxe caractérise aujourd’hui l’agriculture du delta du fleuve Rouge : malgré une longue tradition agricole, la région connaît encore une utilisation déséquilibrée des engrais, un recours excessif aux produits phytosanitaires et une valorisation insuffisante des sous-produits agricoles.

Ces pratiques entraînent non seulement la dégradation des sols, la pollution des ressources en eau et des émissions de gaz à effet de serre, mais affectent également directement la santé publique et la qualité du cadre de vie en milieu rural.

Dans ce contexte, l’agriculture verte doit être comprise comme un changement de paradigme productif : il s’agit de délaisser la course aux volumes au profit de l’efficacité, de la qualité et de la responsabilité environnementale. Des méthodes telles que l’irrigation alternant submersion et assèchement, le système de riziculture intensive améliorée, la fertilisation équilibrée et la lutte intégrée contre les ravageurs peuvent contribuer à réduire les coûts des intrants, à économiser l’eau et à limiter les émissions. La transformation numérique, grâce aux données météorologiques, satellitaires et aux alertes phytosanitaires, permet aux agriculteurs de prendre des décisions plus précises, au lieu de dépendre exclusivement de leur expérience ou de leurs habitudes.

L’agriculture circulaire ouvre notamment la voie à la transformation des sous-produits en ressources. La paille de riz peut servir à la culture des champignons, à la production de substrats de culture et d’engrais organiques ; les effluents d’élevage peuvent être traités grâce à la technologie du biogaz. Lorsque ces activités sont organisées dans le cadre de chaînes de coopération associant coopératives, villages, communes et entreprises, elles permettent à la fois de réduire la pollution et de générer des revenus supplémentaires pour les communautés.

Du point de vue culturel, cette évolution prolonge également l’esprit d’économie, de valorisation des ressources et de vie en harmonie avec la nature qui caractérise depuis longtemps les campagnes vietnamiennes. Il ne s’agit toutefois ni d’idéaliser toutes les anciennes pratiques ni de considérer les technologies modernes comme un substitut intégral aux savoirs traditionnels. L’enjeu consiste à associer l’expérience des habitants en matière d’observation du climat, des sols et des saisons aux connaissances scientifiques, afin de mettre au point des pratiques agricoles adaptées aux nouvelles conditions.

L’expérience de la Belgique montre que la plateforme numérique WatchITgrow, consacrée au suivi et à la gestion des cultures, notamment de la pomme de terre, intègre des données satellitaires, météorologiques et pédologiques. Selon les données communiquées, cet outil a contribué à faire passer le rendement moyen de la pomme de terre de 44 à 60 tonnes par hectare. La principale leçon à retenir n’est pas de reproduire à l’identique un modèle étranger, mais de comprendre comment organiser les données pour servir les producteurs, améliorer la qualité des produits agricoles et répondre aux exigences de traçabilité.

Néanmoins, l’agriculture verte aura du mal à se concrétiser si les agriculteurs doivent supporter seuls l’intégralité des coûts de la transition, alors que les bénéfices environnementaux profitent à l’ensemble de la collectivité. La petite taille des parcelles, le coût élevé des certifications et les risques de baisse des rendements durant les premières étapes peuvent dissuader les exploitants de changer leurs pratiques. Il est donc nécessaire de mettre en place des mécanismes de soutien adaptés, des contrats d’achat garantissant une réelle valeur ajoutée et des dispositifs permettant aux entreprises de partager les coûts. L’agriculture verte doit devenir une occasion d’améliorer les moyens de subsistance, et non une obligation qui alourdit les difficultés des agriculteurs.

Valoriser le patrimoine culturel rural et associer écologie et moyens de subsistance durables

Le delta du fleuve Rouge possède une remarquable densité de patrimoines culturels, historiques et paysagers, depuis les maisons communales, les pagodes et les fêtes villageoises jusqu’aux territoires liés à la civilisation rizicole. Ce patrimoine constitue un socle important pour développer une agriculture écologique associée au tourisme expérientiel, à la gastronomie locale et à la préservation des paysages ruraux. Dans la province de Ninh Binh, la mise en relation d’une production agricole respectueuse de l’environnement avec la marque patrimoniale de Trang An pourrait ouvrir la voie à de nouvelles offres touristiques liées aux saisons agricoles, à la découverte de la campagne et aux traditions culinaires.

Lorsque les visiteurs participent aux récoltes de riz, découvrent les métiers traditionnels ou dégustent les produits agricoles sur leur lieu de production, la valeur de l’agriculture ne se limite plus aux volumes récoltés. Les rizières deviennent une composante de l’espace culturel, tandis que les agriculteurs assument également le rôle de gardiens des savoirs locaux et de passeurs de l’histoire de leur territoire. Le développement touristique doit toutefois aller de pair avec la protection de l’environnement, la préservation de l’authenticité du patrimoine et une répartition équitable des bénéfices au profit des populations locales, afin d’éviter qu’une commercialisation excessive ne dénature les paysages et les coutumes.

Un autre enjeu majeur consiste à réorganiser les ressources humaines en milieu rural. Alors que de nombreux jeunes actifs se tournent vers l’industrie et les services, les femmes d’âge mûr et les personnes âgées continuent d’assurer directement les travaux agricoles dans de nombreuses localités. La transition agricole doit donc reposer sur une approche inclusive : des formations techniques courtes et faciles à mettre en pratique doivent être proposées aux personnes qui cultivent actuellement les terres, tandis que les jeunes peuvent être mobilisés pour gérer les données, faire fonctionner les équipements et organiser des services mutualisés au sein des coopératives. Innover ne signifie pas remplacer les agriculteurs, mais leur donner les moyens de maîtriser de nouvelles méthodes de production.

Aux côtés des entreprises et des marchés, l’État doit jouer un rôle de soutien durant la période de transition, notamment par la rémunération des services environnementaux, l’assistance technique et l’encouragement des partenariats au sein des chaînes de valeur. L’expérience internationale montre qu’une transition menée sans calendrier progressif peut entraîner des pertes de production et compromettre la sécurité alimentaire. Il convient donc d’avancer par étapes, en s’appuyant sur des données scientifiques, en évaluant les résultats concrets et en garantissant les moyens de subsistance des ménages agricoles.

À long terme, le développement d’une agriculture écologique, verte, circulaire et adaptée au changement climatique doit viser l’équilibre entre trois dimensions : la restauration de l’environnement, la compétitivité de l’économie agricole et la transmission continue de la culture rurale. Lorsque les agriculteurs tirent des revenus décents de produits de qualité, que les sous-produits sont réutilisés, que les paysages sont préservés et que les savoirs traditionnels sont associés aux sciences modernes, la transition verte peut véritablement s’appuyer sur des bases sociales solides.

Protéger les rizières du delta du fleuve Rouge revient ainsi à préserver un espace culturel qui a nourri des générations de Vietnamiens. La voie du développement durable n’impose pas de choisir entre croissance et préservation, ni entre technologie et tradition. Elle consiste à articuler ces valeurs au sein d’un modèle de développement centré sur l’être humain. Lorsque l’amélioration de l’environnement se traduit également par une meilleure qualité de vie pour les agriculteurs, l’agriculture verte peut devenir un choix volontaire, durable et susceptible de se diffuser dans l’ensemble du delta.

Back to top