Mais attirer des visiteurs ou inscrire des villages dans les circuits touristiques n’est qu’un premier pas. Le tourisme artisanal ne peut être durable que s’il profite aux artisans et contribue à redonner vie aux lieux où les métiers sont nés.
Des produits touristiques issus des villages de métiers
À Bat Trang, de nombreux visiteurs souhaitent se mettre dans la peau d’un artisan : s’installer devant un tour, façonner eux-mêmes une pièce, observer la préparation de l’argile et l’émaillage, ou découvrir les différentes étapes de la fabrication.
En 2026, le secteur touristique de Hanoï expérimente un circuit agrotouristique et artisanal baptisé « Empreintes de la céramique ancienne dans un village verdoyant au bord du fleuve Rouge », associant initiation à la poterie, repas avec des artisans et découverte de l’histoire du vieux village riverain.
D’autres produits sont également en cours de conception et d’expérimentation, comme un modèle de tourisme communautaire associé à la culture des Muong à My Duc, ou encore des circuits consacrés au patrimoine et aux sites historiques à Ha Mo. Ces initiatives témoignent de l’élargissement du marché offert aux villages de métiers, à Hanoï comme dans l’ensemble du pays.
Les évolutions récentes montrent que le potentiel reste considérable. Le 8 mai au soir, à la Cité impériale de Thang Long, Hanoï a célébré l’intégration des villages de la nacre et de la laque de Chuyen My et de la sculpture sur bois laqué de Son Dong au Réseau des villes créatives de l’artisanat mondial. Le nombre de villages de métiers de la capitale membres de ce réseau s’élève ainsi à quatre, après Bat Trang et Van Phuc, reconnus en 2024. Avec cette nouvelle reconnaissance, le Vietnam se classe au deuxième rang mondial par le nombre de villages de métiers membres du réseau, derrière l’Iran.
Dans d’autres localités, les villages de métiers cherchent eux aussi à se rapprocher du tourisme. À Nghe An, par exemple, le tissage de brocarts des Thai a été inscrit en 2025 au patrimoine culturel immatériel national, parallèlement à la mise en place de zones de production de matières premières et de moyens de subsistance pour les habitants. À Ninh Binh, des sites comme la sculpture sur pierre de Ninh Van, la céramique de Bo Bat et la broderie de Van Lam figurent progressivement dans les circuits proposés par les agences de voyage.
La tendance est également à une meilleure connexion entre les destinations afin de construire des itinéraires plus longs. Parmi les propositions récentes figure un circuit dans le Nord-Est reliant Hanoï, Bac Ninh, Thai Nguyen (Tuyen Quang) et Quang Ninh, avec pour temps forts la sculpture artisanale de Bac Ninh, le thé Tan Cuong de Thai Nguyen et la céramique de Dong Trieu à Quang Ninh. Une telle approche ouvre davantage d’espace aux produits artisanaux, qui deviennent ainsi une composante à part entière du voyage.
Fin 2025, le Vietnam comptait quelque 5 400 villages de métiers et villages où subsistent des activités artisanales, dont 263 métiers traditionnels et 1 975 villages officiellement reconnus. Selon Ha Thi Vinh, présidente de l’Association de l’artisanat et des villages de métiers de Hanoï, de nombreux sites manquent encore de produits véritablement distinctifs, les activités immersives restent limitées et les liens avec les entreprises de tourisme sont insuffisants. Sans expériences suffisamment riches et propres à chaque métier, leur identité risque de s’effacer et leur capacité d’attraction de s’affaiblir à long terme.
L’affluence touristique ne garantit pas à elle seule l’avenir des métiers traditionnels. Les services peuvent prospérer, mais si les artisans les plus qualifiés ne perçoivent qu’une faible part des revenus générés, si les jeunes renoncent à reprendre le métier faute de revenus suffisants et si les espaces de production se réduisent, l’animation touristique ne suffira pas à assurer sa pérennité.
Vouloir répondre trop vite à la demande touristique peut également conduire à simplifier les processus de production, en privilégiant les étapes les plus faciles à montrer et à vendre. Les techniques complexes et les connaissances propres au métier, qui constituent pourtant son principal attrait, risquent alors de disparaître de l’expérience proposée aux visiteurs.
Ha Van Sieu, vice-directeur de l’Autorité nationale du tourisme du Vietnam, a déjà souligné qu’au-delà des villages devenus des destinations attractives, nombre de métiers traditionnels restent menacés de disparition et risquent de perdre leur authenticité.
L’environnement constitue également un enjeu majeur. Dans certains villages, la production génère fumées, poussières et eaux usées, tandis que l’afflux de visiteurs accentue la pression sur les transports et les espaces de vie collectifs. Une destination qui promeut des expériences écologiques aura du mal à convaincre si l’environnement de production et les conditions de vie des habitants ne sont pas eux-mêmes améliorés.
Le développement durable des villages de métiers ne consiste donc pas nécessairement à multiplier les visiteurs dans un espace limité. La capacité d’accueil du village et le rythme de vie quotidien de ses habitants doivent être pris en compte dès la conception de l’offre touristique.
Créer davantage de valeur pour les villages de métiers
L’enjeu n’est plus seulement de révéler le potentiel des villages de métiers, mais d’organiser le tourisme de manière à créer davantage de valeur à partir de l’identité propre à chaque territoire. La céramique de Bat Trang (Hanoï) diffère de celle de Chu Dau (Hai Phong) ou de Phu Lang (Bac Ninh). De même, les brocarts des Thai, des Muong, des Gia Rai et des Cham se distinguent par leurs matières premières, leurs couleurs et leurs motifs.
Une offre touristique aura du mal à se démarquer si un modèle qui fonctionne dans un village est reproduit à l’identique ailleurs. Plusieurs experts soulignent qu’au-delà de la formation des habitants au tourisme et de la numérisation des destinations, les guides doivent renforcer leur capacité à « raconter une histoire ». Les outils numériques, comme les cartes interactives et les QR codes, peuvent y contribuer, mais l’histoire du métier doit avant tout être racontée par ceux qui le connaissent et vivent dans cet univers.
Il faut également renforcer le rôle de la communauté dans la chaîne de valeur. Les artisans peuvent encadrer directement les visiteurs, les producteurs participer à la conception des produits, tandis que les habitants peuvent proposer restauration, hébergement et médiation. Ils doivent aussi pouvoir participer aux décisions concernant la capacité d’accueil et les modalités de valorisation touristique de leur territoire.
Selon Pham Trung Luong, professeur associé et ancien vice-directeur de l’Institut de recherche et de développement du tourisme du Vietnam, relevant de l’Autorité nationale du tourisme, la pérennité du tourisme artisanal exige une stratégie de long terme, une participation active des communautés, ainsi qu’une articulation entre préservation, intérêts économiques et développement de modèles de tourisme vert.
Ha Van Sieu estime pour sa part que lorsque les habitants deviennent les véritables acteurs du tourisme, le patrimoine culturel est mieux préservé et le Vietnam peut davantage affirmer son identité sur le marché international.
L’évaluation des résultats doit donc dépasser le seul nombre de visiteurs. La durée des séjours et les dépenses constituent des indicateurs utiles, mais il faut aussi considérer les revenus des artisans, le nombre de jeunes désireux d’apprendre le métier, la transmission entre générations et la préservation de l’espace communautaire. Ces critères ne peuvent être uniformes partout, mais ils doivent guider l’évaluation à chaque étape du développement.
Les villages de métiers peuvent devenir un atout singulier du tourisme vietnamien. Mais l’objectif n’est pas de transformer chaque village en site touristique, plutôt de trouver, pour chaque territoire, une formule adaptée à ses caractéristiques et à ses capacités. Lorsque les artisans peuvent vivre de leur métier, que les jeunes souhaitent le perpétuer et que le village conserve son rythme de vie, alors le tourisme peut véritablement contribuer à son développement durable.