L’identité culturelle, moteur du développement

Dans le village de Lan, au cœur de la réserve naturelle de Pu Luong, dans la province de Thanh Hoa, au Centre du Vietnam, le tissage traditionnel des brocarts thaïs entretient la mémoire collective, préserve l’identité locale et procure de nouveaux revenus aux habitants.

Le tissage traditionnel contribue à préserver l’identité culturelle tout en créant des moyens de subsistance supplémentaires. (Photo : THI PHONG)
Le tissage traditionnel contribue à préserver l’identité culturelle tout en créant des moyens de subsistance supplémentaires. (Photo : THI PHONG)

Niché dans la zone centrale de la réserve naturelle de Pu Luong, le village de Lan conserve une atmosphère paisible et authentique, fortement imprégnée de la culture de l’ethnie thaïe. Dans ses maisons sur pilotis, le claquement régulier des métiers à tisser continue de rythmer la vie quotidienne.

Préserver ce savoir-faire artisanal ne consiste pas seulement à perpétuer une activité ancienne. Pour les habitants, il s’agit également de transmettre la mémoire de la communauté, de nourrir son identité et de développer de nouvelles sources de revenus.

Le métier à tisser, gardien de la mémoire du village

Selon les documents historiques, le tissage des brocarts serait apparu à Lan vers le milieu du XVIIIe siècle, parallèlement au défrichage des terres et à la fondation du village.

À cette époque, la vallée disposait de riches sols alluviaux. Les habitants y cultivaient du coton et des mûriers, élevaient des vers à soie et fabriquaient des tissus destinés à leur vie quotidienne.

Plus de deux siècles plus tard, cet artisanat continue d’être transmis au sein de nombreuses familles et demeure indissociable de la culture locale. En 2021, le Comité populaire de la province de Thanh Hoa a officiellement reconnu Lan comme village artisanal traditionnel, une étape importante dans la préservation et la valorisation de ce métier ancestral.

Les artisans les plus âgés expliquent que la fabrication d’une pièce de brocart exige non seulement une grande habileté manuelle, mais aussi un vaste ensemble de connaissances.

Il faut maîtriser la culture du coton, son cardage, son roulage et son filage, avant de savoir préparer les teintures à partir de plantes forestières comme l’indigotier, les tubercules de cu nau (Dioscorea cirrhosa Lour), le bois de sappan, le hoang dang (Fibraurea tinctoria Lour) ou encore les graines de rocou.

Chaque matière produit une nuance particulière. Une tisserande expérimentée doit savoir les sélectionner et les associer afin d’obtenir des couleurs harmonieuses, durables et conformes aux critères esthétiques de la communauté.

La création des motifs constitue l’une des étapes les plus complexes. Technique et sensibilité personnelle se mêlent dans chaque fil. À partir de la trame et de la chaîne, les femmes thaïes dessinent avec habileté des losanges, des fleurs à huit pétales, des oiseaux, des plantes et des paysages montagneux.

Au-delà de leur fonction décorative, ces motifs constituent de véritables « codes culturels » des Thaïs de Pu Luong. Ils expriment leurs aspirations au bonheur, à l’abondance, à l’unité familiale et à l’harmonie avec la nature.

Dans de nombreuses familles, le métier à tisser est aussi un espace de transmission entre les générations. Les petites filles grandissent auprès de leur mère et de leur grand-mère, apprenant progressivement à tendre les fils, manier la navette et créer les premiers motifs. Cette transmission discrète a permis de maintenir vivant un héritage culturel à travers le temps.

Dans la modeste maison sur pilotis de l’artisane Ha Thi Nhan, au hameau de Lan Ngoai, le bruit du métier résonne encore chaque jour. Sa belle-fille, Vi Thi Luyen, perpétue à ses côtés le savoir-faire familial tout en cherchant à élargir les débouchés de leurs produits.

Avec d’autres femmes du village, elle publie régulièrement sur Facebook et TikTok des photographies de brocarts tissés à la main. Grâce aux réseaux sociaux, les créations de Lan ne se limitent plus au marché local de Pho Doan : elles sont désormais vendues dans tout le Vietnam et même à l’étranger.

Adapter les produits sans perdre leur identité

Ha Thi Ly, originaire du hameau de Lan Trong et aujourd’hui installée à Lan Ngoai, tisse depuis son adolescence.

Autrefois, raconte-t-elle, les jeunes filles thaïes commençaient dès 13 ou 14 ans à apprendre auprès de leur mère le cardage du coton, le filage et la réalisation de leurs premiers motifs. Selon la coutume, chacune devait être capable de confectionner sa propre tenue avant de se marier.

Le foulard et l’ensemble portés le jour des noces témoignaient de l’habileté, de l’application et de l’éducation familiale de la jeune femme.

La vie moderne a toutefois conduit de nombreux jeunes à quitter le village pour travailler ailleurs, raréfiant progressivement le bruit des navettes. Ha Thi Ly a choisi de rester auprès de son métier et d’associer le tissage au tourisme communautaire.

Elle ne se limite plus aux modèles transmis par sa mère. Elle adapte les motifs, les couleurs et les dimensions aux goûts des visiteurs, tout en conservant les techniques manuelles et l’esthétique thaïe.

Les femmes du village échangent également leurs expériences afin de diversifier leur production. Aux vêtements quotidiens, foulards, taies d’oreiller et couvertures traditionnelles s’ajoutent désormais sacs, portefeuilles, nappes, objets de décoration intérieure et petits souvenirs.

Certains brocarts de Lan ont obtenu la certification OCOP, dans le cadre du programme « À chaque commune son produit ». Cette reconnaissance leur ouvre l’accès à des circuits de distribution plus structurés et professionnels.

Selon les autorités de Pu Luong, le tissage procure actuellement un revenu annuel moyen d’environ 55 millions de dôngs par personne et contribue à améliorer les conditions matérielles et la vie culturelle des habitants.

Le tourisme redonne de l’élan au métier traditionnel

L’essor du tourisme communautaire à Pu Luong ouvre de nouvelles perspectives au tissage de Lan.

De nombreux visiteurs souhaitent observer la fabrication des étoffes, découvrir les techniques de teinture et de création des motifs, puis s’essayer au maniement de la navette, au filage ou au cardage du coton sous la conduite des artisanes.

Pour accueillir un public toujours plus nombreux, plusieurs familles ont réaménagé les chemins et les abords de leurs maisons, amélioré leurs espaces de vie, installé des zones d’exposition et créé des ateliers de découverte autour des métiers à tisser.

Ces transformations témoignent de la capacité d’adaptation des habitants. Elles ne dissipent toutefois pas les inquiétudes quant à l’avenir de leur artisanat.

Les matières premières naturelles, comme le coton et les mûriers, se font de plus en plus rares, leur culture étant moins rentable que celle d’autres plantes. La réalisation d’une étoffe demande beaucoup de temps, alors que son prix de vente ne rémunère pas toujours équitablement le travail et les compétences nécessaires.

Certains jeunes restent passionnés et déterminés à poursuivre le métier, mais ils sont encore peu nombreux. Si le tissage devient exclusivement l’activité des personnes âgées, sa disparition progressive sera difficile à éviter.

« La commune développe actuellement le tourisme en l’associant aux objectifs de réduction de la pauvreté et d’amélioration des revenus. Elle privilégie un tourisme communautaire qui préserve l’identité thaïe, valorise les villages artisanaux traditionnels et protège les paysages ainsi que l’environnement en faveur d’un développement durable. »

Bui Thi Hoa, secrétaire du Comité du Parti de la commune de Pu Luong

Éviter les dérives de la commercialisation

Le développement rapide du tourisme comporte également un risque de commercialisation excessive. Des produits venus d’ailleurs peuvent apparaître dans les points de vente, tandis que les expériences culturelles risquent d’être réduites à de simples séances photographiques.

Les motifs traditionnels peuvent également être dénaturés si la recherche de modèles modernes et séduisants l’emporte sur leur signification culturelle. Le village pourrait alors recevoir davantage de visiteurs tout en perdant progressivement la profondeur de son identité.

Ces dernières années, les autorités de Pu Luong se sont attachées à restaurer et à développer le tissage de Lan en associant conservation culturelle et valorisation touristique.

Bui Thi Hoa, secrétaire du Comité communal du Parti, indique que la collectivité met en œuvre un développement touristique destiné à réduire la pauvreté et à accroître les revenus des habitants. La priorité est accordée au tourisme communautaire, à la préservation de la culture thaïe, à la promotion des métiers traditionnels et à la protection de l’environnement.

Au village de Lan, le tissage des brocarts devient progressivement l’un des principaux attraits du tourisme communautaire. Les familles sont encouragées à conserver leurs métiers, à transmettre leur savoir-faire aux jeunes, à participer à des formations, à renouveler leurs modèles et à élargir leurs débouchés.

La coopération entre les foyers est également renforcée afin d’harmoniser la qualité, de préserver la réputation des motifs et des matériaux, de mieux encadrer les prix et de créer progressivement un véritable espace de présentation du métier.

Pour les autorités locales, le tissage ne possède pas seulement une valeur culturelle. Il joue aussi un rôle important dans le développement socio-économique de la commune, aide les habitants à améliorer légitimement leurs revenus et contribue à la stabilité de la vie locale.

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