Un vieux carnet et la mission de préserver l’âme culturelle des Ca Dong

À 83 ans, l’artiste du mérite Ho Van Dinh continue de préserver avec discrétion les valeurs culturelles uniques du peuple Ca Dong, une branche de l’ethnie Xơ Đăng. Ses yeux brillent encore de passion lorsqu’il évoque les fêtes villageoises ou le son des gongs résonnant dans les montagnes…

L’artiste du mérite Ho Van Dinh est depuis de nombreuses années un gardien dévoué du patrimoine culturel ca dong. Photo : vietnamnet.vn
L’artiste du mérite Ho Van Dinh est depuis de nombreuses années un gardien dévoué du patrimoine culturel ca dong. Photo : vietnamnet.vn

Les échos des gongs au milieu des nuages

La route menant à la maison de Ho Van Dinh, située dans le hameau 5 de la commune de Tra Doc, à Da Nang (au Centre du Vietnam), n’est pas de tout repos. Depuis le lac-réservoir de Sông Tranh, il faut traverser en barque les eaux d’un vert profond, puis emprunter un sentier escarpé et sinueux avant d’atteindre sa maison sur pilotis, nichée au flanc de la montagne.

En cette fin d’après-midi dans les hauteurs, une légère brume enveloppe le paysage. La fumée s’échappant de l’ancienne maison en bois flotte doucement dans l’air. L’artisan, aux cheveux d’un blanc immaculé et à la longue barbe argentée, accueille les visiteurs avec un sourire bienveillant.

À l’intérieur de la demeure imprégnée de l’odeur du feu de bois, des ensembles de gongs, des tambours et des hottes en bambou sont soigneusement suspendus aux murs. L’endroit ressemble à un petit sanctuaire de la mémoire culturelle des Ca Dong. Malgré son grand âge, son regard s’anime toujours lorsqu’il parle des fêtes communautaires ou du son des gongs des hauts plateaux.

Comme s’il craignait que ces souvenirs ne disparaissent un jour, il sort avec précaution d’un coin de son lit un vieux carnet aux pages usées. Chaque feuille est couverte d’écritures et de dessins représentant des arbres cérémoniels, des ensembles de gongs, des hottes et divers rituels traditionnels. Il tourne les pages avec une infinie délicatesse, comme s’il retraçait le fil de toute son existence.

« J’écris tout cela pour que les générations futures connaissent encore la culture de leur peuple. Chaque ethnie possède ses propres façons de fabriquer l’arbre cérémoniel, de jouer des gongs ou d’accomplir les rites. Si nous ne les conservons pas, les jeunes finiront par les oublier », confie-t-il d’une voix soudain plus grave.

À peine a-t-il terminé sa phrase qu’il se dirige vers un ensemble de gongs suspendu au mur. Ses mains frêles saisissent les mailloches avec agilité et ajustent chaque gong comme un musicien se préparant à monter sur scène. Les premières notes résonnent dans la maison perchée à flanc de montagne : tantôt douces comme le murmure d’un ruisseau serpentant entre les rochers, tantôt puissantes comme les pas rythmés des participants à la fête des nouvelles récoltes. Le son des gongs se mêle à celui de la pluie tombant sous l’auvent, plongeant les lieux dans une atmosphère hors du temps.

Grâce à sa maîtrise des gongs, du chant K’chéo et des rituels traditionnels, les habitants de l’ancienne région de Bac Tra My le surnomment depuis longtemps le « patriarche aux multiples talents ». Pour son engagement inlassable durant plus d’un demi-siècle au service de la culture ca dong, il a reçu en 2019 le titre d’Artiste du mérite. Dans une pièce attenante, les certificats et distinctions qui couvrent les murs racontent silencieusement toute une vie consacrée à la préservation de son patrimoine.

Le gardien des sonorités de la montagne

Au-delà de sa passion pour les gongs, Ho Van Dinh fait partie des rares habitants de Tra Doc à perpétuer encore l’art traditionnel du tressage des Ca Dong. Lors de ses moments de loisir, il s’installe sous le porche de sa maison pour fendre le bambou et le rotin afin de confectionner hottes et paniers. Ses mains, malgré les années, exécutent les gestes avec une dextérité acquise au fil de plusieurs décennies.

Il nous montre une hotte achevée quelques jours auparavant. Dehors, la pluie voile la surface du lac de Sông Tranh.

« Il m’a fallu presque une semaine pour réaliser cette hotte. Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de trouver du rotin qu’autrefois et les excursions en forêt sont éprouvantes. Mais dès que je commence à tresser, je suis absorbé par mon travail. Je ne peux pas m’en passer », raconte-t-il.

Autrefois, les Ca Dong utilisaient presque exclusivement des objets fabriqués à partir de bambou et de rotin. Les hottes servant au transport du riz, les paniers ou encore les plateaux utilisés lors des repas étaient réalisés par les habitants eux-mêmes. Selon lui, presque tout le monde maîtrisait alors cet artisanat. Garçons comme filles savaient fabriquer leurs propres hottes ou paniers, soit pour leur usage personnel, soit pour les offrir à leurs proches.

« Aujourd’hui, les objets en plastique ou en inox sont partout. Peu de gens s’intéressent encore à ce métier. Si nous ne le préservons pas, plus personne ne saura à quoi ressemblent les hottes et les paniers traditionnels des Ca Dong », dit-il avec mélancolie.

C’est sans doute la crainte de voir disparaître ces savoir-faire ancestraux qui le pousse à poursuivre son œuvre avec autant de persévérance. Pour lui, tant qu’il en aura la capacité, il continuera à transmettre ces connaissances aux générations suivantes.

Lors des activités communautaires organisées à Tra Doc, il n’est pas rare de voir cet artisan aux cheveux blancs enseigner avec enthousiasme les rythmes des gongs ou les pas des danses traditionnelles. Depuis de nombreuses années, il participe à la transmission de la culture traditionnelle dans les écoles et à la formation de plusieurs ensembles de gongs composés de jeunes des hautes terres de l’ancienne région de Bac Tra My.

En cette fin de journée, dans sa maison sur pilotis accrochée à la montagne, Ho Van Dinh demeure assis auprès de son vieux jeu de gongs. Par son amour profond pour sa culture et sa persévérance exemplaire, cet artisan continue silencieusement de faire vivre les sonorités de la montagne, afin qu’elles ne se perdent pas dans les mutations du monde moderne.

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