« Rêve du chapi » (Giấc mơ Chapi) du compositeur Tran Tien évoque la vie au milieu des montagnes, une vie où les hivers seraient moins rigoureux, et où la pluie et le vent seraient moins violents et où seul compterait l’amour. Là où on vit paisiblement dans des maisons rudimentaires sur pilotis. Dans cette région, tout le monde a un chapi.
Nous nous sommes rendus dans la commune de Phuoc Ha, province de Khanh Hoa, la terre natale du chapi. Autrefois, cet instrument au timbre sobre et authentique accompagnait le peuple Raglai au fil des saisons agricoles, des nuits de pleine lune et des fêtes traditionnelles. Mais dans le rythme accéléré de la vie moderne, les airs si lents du chapi risquent de tomber dans l’oubli.
Ce qui préoccupe aujourd’hui les derniers gardiens du chapi n’est pas seulement la disparition progressive d’un instrument traditionnel, mais bien le risque de voir s’éteindre silencieusement une part de l’âme culturelle du peuple Raglai.
Le chapi remplit les âmes Raglai
Le peuple Raglai possède deux instruments emblématiques : les mã la, percussions en cuivre proches des gongs des Hauts Plateaux, et le chapi, instrument à cordes fabriqué à partir de tubes de bambou.
Le chapi rythme toujours les fêtes des Raglai, mais les artisans capables de confectionner cet instrument sont de plus en plus rares, nous confient Ta Thia Panh (61 ans) và Ta Thia Ca (64 ans).
Selon ces deux artisans, le chapi est d’une forme simple. Il comprend une boîte de résonance et huit cordes disposées en quatre paires aux sons différents, allant du plus au moins grave.
« Cet instrument est étroitement lié depuis belle lurette à la vie des Raglai. Loin d’être savants, les airs du chapi racontent des choses familières, les activités quotidiennes de notre communauté », indique Ta Thia Panh.
Un instant de silence. La tristesse se dessine sur le visage renfrogné du sexagénaire, qui a consacré presque toute sa vie à la préservation d'un instrument de musique traditionnel. « C’est regrettable qu’à présent, les jeunes Raglai ne s'intéressent plus au chapi, mais à la musique moderne ou à la téléphone portable », soupire-t-il.
Il raconte qu’autrefois, presque chaque famille Raglai possédait son chapi. À la tombée de la nuit, le son de cet instrument résonnait à travers les montagnes et les forêts, porté par le vent jusqu'à chaque village. Après une longue journée passée dans les champs, anciens et jeunes se retrouvaient autour du feu ; les chants accompagnés du chapi faisaient oublier la fatigue, et bien des histoires d’amour naissaient au son de ces airs simples et profonds.
À cette époque, les jeunes Raglai grandissaient avec le chapi. Dès leur enfance, ils apprenaient à choisir le bambou, à fabriquer les cordes, à accorder l’instrument et à en jouer. Aujourd’hui, ces mélodies autrefois si familières ne résonnent plus que dans les maisons de quelques artisans âgés.
Préserver l'âme de la culture Raglai
Ta Thia Panh nous présente minutieusement chacune des étapes de fabrication d’un chapi. Selon lui, la fabrication de cet instrument musical demande « un travail minutieux qui dure parfois des mois ».
Tout commence par la recherche du bambou le plus approprié. La plante doit être âgée de 2 ans environ, ni trop vieille, ni trop jeune. Elle doit également avoir un tronc suffisamment grand (quelques 15 cm de diamètre), et un entre-nœud long (40 cm et plus). Mais il n’est possible de trouver ce bambou rare que dans la haute montagne, dans une forêt touffue.
Après avoir été abattu, on en coupe quelques entre-nœuds. Ces derniers sont ensuite séchés au soleil, avant d’être longuement fumés sur l’étagère au-dessus du foyer de la cuisine. « Cela les rend plus résistants aux perce-bois et termites », détaille-t-il.
Avec un couteau mince et pointu, on pratique des incisions sur la partie externe tout autour du tube de bambou pour enlever huit fils (dont les deux bouts restent toujours liés aux deux nœuds de bambou) et pour en faire quatre paires de cordes. Ces dernières sont liées l’une à l’autre par quatre barres de bambou minces, sur chacune desquelles on perce un trou pour émettre des sons.
Alors que chaque paire de cordes est soutenue au-dessous par deux gâchettes en bambou (pour rajuster les sons). Aux deux bouts du tube de bambou on perce aussi deux trous pour en faire la caisse de résonnance. Reste donc l’étape de rajustement de sons, qui demande un savoir-faire artisanal proche de la perfection.
« Un artisan expérimenté peut achever un instrument en quelques heures, mais obtenir la sonorité si particulière du chapi est le fruit de longues années d’expérience et d’une grande sensibilité musicale », affirme Ta Thia Panh.
Et d’ajouter : « Mon plus grand souhait serait de voir les enfants et les jeunes du village venir apprendre à fabriquer et à jouer du chapi, afin que je puisse leur transmettre tout ce que je sais ».
À ses côtés, Ta Thia Ca soulève délicatement son instrument et explique que le chapi permet d’interpréter une quinzaine de mélodies associées aux différents moments de la vie des Raglai : les mariages, la fête du riz nouveau, les célébrations des récoltes ou encore les chants amoureux.
Chacune de ces mélodies reflète les coutumes, les traditions et la vie spirituelle d’une communauté intimement liée à la montagne depuis des générations. Pourtant, ceux qui pourraient en assurer la relève sont de moins en moins nombreux.
Soucieux d’une perte éventuelle de cet art de musique ancestral, Ta Thia Ca précise : « Si nous voulons préserver l’âme du chapi, il faut mettre en place un véritable programme de transmission destiné aux jeunes générations et éveiller chez elles l’amour de ce patrimoine. Sans cette transmission, les instruments traditionnels des Raglai, dont le chapi, finiront peut-être un jour derrière les vitrines des musées ».
Ne laissez pas le chapi devenir un simple souvenir
Pour les Raglai, le chapi n’a jamais été un simple instrument de musique. Il est la voix des montagnes, la mémoire d’une communauté et le lien qui unit les hommes à leurs racines culturelles.
Cette image a été immortalisée par le compositeur Tran Tien dans sa célèbre chanson « Rêve du chapi », avec ce vers devenu emblématique : « Même le plus pauvre possède un chapi… »
Autrefois, les mélodies du chapi accompagnaient les habitants jusque dans les champs, résonnaient dans les maisons, animaient les fêtes villageoises et rythmaient les rendez-vous amoureux.
Aujourd’hui pourtant, cette époque où « chacun possédait un chapi » s’éloigne peu à peu.
Face au bouleversement de la vie moderne, la sauvegarde de ce patrimoine ne peut reposer uniquement sur les épaules de quelques artisans ayant déjà atteint le crépuscule de leur existence.
Pour que le chapi continue de résonner, il est indispensable de mettre en place des programmes réguliers de transmission, de permettre aux artisans d’enseigner leur savoir-faire aux jeunes générations, mais aussi d’introduire cet instrument dans les écoles, les activités culturelles communautaires et les projets de tourisme expérientiel valorisant l’identité des Raglai.
Puisqu’un patrimoine ne demeure véritablement vivant que lorsqu’il continue d’être présent dans la vie de la communauté, et non derrière les vitrines d’un musée ou des galeries d'art.
Le chapi, modeste instrument de bambou, incarne l’âme du peuple Raglai. Sa survie dépend aujourd’hui de la volonté collective de ceux qui le jouent, l’enseignent et l’écoutent. Dans un monde en perpétuel changement, chaque note de chapi jouée est un acte de mémoire, un lien vivant entre la nature, l’histoire et l’homme.