Bien plus qu’un simple moyen de subsistance, le tissage traditionnel est aujourd’hui une source de fierté pour cette communauté. Autrefois cantonnées aux villages des montagnes, les étoffes brodées de motifs traditionnels trouvent désormais leur place au-delà des forêts des hauts plateaux, tout en assurant des revenus réguliers à de nombreuses femmes.
Un métier à tisser dans presque chaque foyer
Niché au cœur de la réserve de biosphère de Nui Ba-Bidoup, le village de Dung K’no, dans la commune de Dam Rong 4, province de Lam Dong, abrite une communauté Co Ho profondément attachée à ses traditions.
Ici, presque chaque maison possède son métier à tisser. Certains, utilisés depuis plusieurs décennies, portent les traces du temps : leurs pièces de bois ont été polies par les gestes répétés de générations de tisserandes.
Dans les maisons en bois, près des foyers où crépite le feu, comme sous les vérandas des habitations modernes, les femmes s'affairent à faire passer les fils et à composer, maille après maille, des motifs minutieux. Une scène familière, indissociable du quotidien de ce village montagnard.
Selon Ha Oanh, chef du village de Dung K’no, la modernisation n'a pas entraîné le déclin de cet artisanat. Au contraire, le nombre de femmes sachant tisser ne cesse d'augmenter.
Les grand-mères et les mères transmettent leurs connaissances aux plus jeunes, initiant les petites filles dès leur enfance à l'art d'assembler les fils colorés. Plusieurs artisanes expérimentées organisent également des rencontres et des séances d'échange pour partager leurs techniques.
Bon Nieng K’Glong, artisane émérite et doyenne des tisserandes de la région, explique que la réalisation d'une seule pièce de tissu nécessite des dizaines d'opérations minutieuses : préparation et filage des fibres, teinture des fils, puis création des motifs caractéristiques.
La particularité des textiles de Dung K’no réside notamment dans l'origine naturelle de leurs teintures. Toutes les couleurs proviennent de ressources végétales récoltées dans les forêts environnantes : le jaune est obtenu à partir du curcuma, l'orange des graines de rocou, le rouge de l'écorce d'un arbre local appelé lot, et le bleu des feuilles de drum.
Les choix chromatiques constituent également un marqueur d'identité culturelle. Alors que les E De privilégient le rouge et le noir, et les Ma les tonalités blanches, les Co Ho affectionnent les couleurs sobres, notamment le bleu foncé et le noir, qui confèrent à leurs étoffes une identité visuelle immédiatement reconnaissable.
Des maisons sur pilotis aux podiums internationaux
À Dung K’no, chaque tisserande entretient une relation particulière avec son métier, et chaque étoffe raconte une histoire.
Bon Nieng Ka Gut pratique le tissage depuis près de vingt ans. Initiée dès l'enfance par sa grand-mère et sa mère, elle a progressivement perfectionné ses techniques et appris à récolter elle-même les plantes forestières nécessaires à la fabrication des teintures.
Son objectif : produire des textiles entièrement artisanaux, sans recourir à aucun procédé industriel.
« Nous ne pouvons pas laisser disparaître le métier que nos ancêtres nous ont légué. J'essaie toujours de faire comprendre aux enfants de ma famille toute sa valeur, afin qu'ils puissent, à leur tour, perpétuer cette tradition », confie-t-elle.
Il faut généralement deux à trois jours à une artisane pour réaliser une petite pièce de tissu. Plusieurs pièces sont ensuite assemblées pour former une grande étoffe d'environ deux mètres sur quatre, vendue aux alentours de 700 000 dôngs vietnamiens.
Ces textiles sont notamment utilisés pour confectionner des uniformes, des costumes de scène destinés aux représentations culturelles ou des vêtements traditionnels. Ils sont également commercialisés auprès des visiteurs.
Chaque pièce de tissu traditionnel est bien plus qu'un simple produit artisanal. Elle incarne notre amour du métier et notre volonté collective de préserver notre identité culturelle.
Bon Nieng Ka Gut, tisserande de Dung K’no
Le tissage constitue ainsi une source de revenus complémentaire aux activités agricoles. Il aide les familles à couvrir leurs dépenses quotidiennes tout en renforçant leur attachement à leur héritage culturel.
Mais les créations des artisanes Co Ho ne se limitent plus aux villages de la province de Lam Dong. Elles ont également franchi les frontières du Vietnam.
En 2018, les textiles traditionnels des communautés Ma et Co Ho, associés à la soie de Bao Loc, ont fait leur première apparition sur un podium international à Da Lat, dans une collection de la styliste vietnamienne Minh Hanh.
Ces créations ont ensuite été présentées à Moscou, en Russie, dans le cadre du programme « Le Mystère de l'oiseau Phénix », suscitant l'intérêt du public international.
Une nouvelle route pour ouvrir l'artisanat sur le monde
L'achèvement récent de la route provinciale DT722, reliant Da Lat, Dung K’no, Dam Rong 4 et la province de Dak Lak, marque un tournant pour le développement économique de cette région montagneuse.
Considérée comme l'un des itinéraires les plus pittoresques des hauts plateaux du Centre, cette route réduit considérablement les temps de trajet entre plusieurs territoires de la région.
Elle facilite également le transport des marchandises et du matériel agricole, tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour le tourisme communautaire.
Lo Mu Ha Poh, secrétaire adjoint permanent du Comité du Parti de la commune de Dam Rong 4, indique que les autorités locales élaborent plusieurs projets destinés à tirer parti de cette nouvelle infrastructure.
Parmi les priorités figure le développement d'un tourisme fondé sur la valorisation du patrimoine culturel des communautés autochtones, notamment le tissage traditionnel et la culture des gongs, profondément ancrés dans l'identité des ethnies de la région.
Des ateliers de découverte du tissage chez les artisanes, ainsi que des circuits de visite du village, sont progressivement mis en place.
L'objectif est de permettre aux visiteurs de ne pas seulement acheter des produits artisanaux, mais aussi de découvrir les différentes étapes de leur fabrication, de la préparation des fils à la réalisation des motifs.
Ces initiatives pourraient contribuer à diversifier les revenus des habitants, tout en assurant la transmission de savoir-faire menacés ailleurs par l'industrialisation.
Tisser les fils du passé et de l'avenir
À Dung K’no, ce village perché dans les montagnes et souvent enveloppé de brume, le cliquetis des métiers à tisser continue de rythmer le quotidien.
Ce son familier raconte bien davantage que la fabrication de tissus aux motifs colorés. Il témoigne d'un lien vivant entre les générations, d'une mémoire collective patiemment préservée et d'une tradition qui continue d'évoluer avec son temps.
Qu'elles soient vendues sur les marchés vietnamiens ou présentées bien au-delà des frontières, ces étoffes portent en elles les gestes des ancêtres, la fierté des origines et l'espoir de transmettre aux générations futures un patrimoine toujours vivant.
À Dung K’no, chaque fil tissé devient ainsi un trait d'union entre le passé, le présent et l'avenir de toute une communauté.