Après la moisson, la paille reste souvent dans les champs, où elle est ramassée ou brûlée. Pour Nguyen Thi Bao Hong, originaire de Dong Nai, elle peut au contraire devenir le point de départ d’un cycle de production.
Dans son projet Nam Rom Luan Nhan, la paille sert d’abord à cultiver des champignons. Une fois la récolte terminée, elle est utilisée pour élever des vers de terre, qui produisent du compost organique et de la biomasse destinés au maraîchage. Les résidus végétaux sont ensuite compostés et retournent au sol.
Le projet tire ainsi plusieurs usages d’une matière longtemps considérée comme un déchet. Il montre aussi qu’en réorganisant les étapes de production, il est possible de réduire les résidus agricoles tout en créant de nouvelles sources de revenus.
Redonner de la valeur aux matières délaissées
Cette volonté de transformer les résidus en ressources se retrouve dans plusieurs projets présentés lors des demi-finales régionales, organisées les 19 et 20 septembre à Hô Chi Minh-Ville, de la 12e édition du concours « Entrepreneuriat vert ».
Ainsi, trois jeunes de Can Tho — Thach Hoang Anh, Kien Quoc Thai et Nguyen Hoang Anh Huy — ont conçu une « armure pour semences ». Ils mélangent de la paille et du marc de café à un champignon Trichoderma et à une colle organique fermentée pour enrober les graines. Selon les porteurs du projet, cet enrobage améliore leur résistance aux maladies et aux ravageurs ainsi que leur taux de germination, notamment pour le reboisement ou les semis à grande échelle.
D’autres équipes explorent les matériaux. Avec Senlution, de jeunes entrepreneurs de Hô Chi Minh-Ville utilisent la structure naturellement poreuse des tiges de lotus et une colle biologique à base de chitosane pour fabriquer un isolant thermique. À Vinh Long, le projet S2M Mango Vegan Leather transforme des pelures de mangue en matériau destiné à la mode.
Les déchets urbains inspirent eux aussi de nouvelles solutions. Le projet CirBE propose de les trier puis de les transformer par traitement biologique en compost, combustible solide de récupération, granulés de plastique recyclé et préparations microbiennes.
Pour Vu Kim Anh, directrice adjointe du Centre d’études commerciales et d’appui aux entreprises (BSA), responsable du programme « Entrepreneuriat vert », ces initiatives changent le regard porté sur les déchets. « Des sous-produits agricoles autrefois peu valorisés, voire coûteux à éliminer, redeviennent des matières premières grâce aux jeunes entrepreneurs », explique-t-elle.
L’innovation peut aussi consister à mieux organiser une filière existante, à prolonger la durée de conservation des aliments ou à transformer davantage les produits agricoles locaux.
À Dong Thap, Tran Thi Ngoc Nga, Nguyen Thi Thuy Duong et Nguyen Thi Ngoc DAng associent ainsi réduction des émissions et revenus des agriculteurs. Leur projet utilise la paille et le fumier bovin pour produire un engrais organique destiné aux rizières. Le riz récolté est ensuite transformé en repas prêts à consommer, stérilisés par un procédé permettant leur conservation à température ambiante sans conservateurs.
Dans la région de Bay Nui, à An Giang, Vo Van Thanh, Huynh Quoc Hung et Huynh Quoc Minh cherchent à stabiliser les débouchés de la production issue de plus de 100 000 palmiers à sucre cultivés par la communauté khmère. Leur projet conditionne les fruits frais en conserve selon un procédé standardisé, afin de les proposer aux cafés, restaurants et supermarchés. Les coques servent de combustible pour la cuisson du sucre.
À Vinh Long, le projet Cha tom Ngoc Tien valorise les crevettes de rivière : la chair entre dans la fabrication de galettes, tandis que les têtes et les carapaces servent à produire une sauce fermentée et du compost.
Le numérique gagne également les exploitations agricoles. L’application EaAgri, développée par Phan Dang Huy, Nguyen Anh Giang et Dang Van Chung, de Hô Chi Minh-Ville, utilise l’intelligence artificielle pour repérer précocement, à partir de photographies, les maladies et les ravageurs du durian. Elle croise ces observations avec un journal des travaux agricoles pour proposer des recommandations aux producteurs.
Disponible sur Google Play, l’application a enregistré ses premiers paiements et fait l’objet d’essais sur le terrain avec des coopératives et des fournisseurs d’intrants.
Gagner la confiance des consommateurs
Une bonne idée ne suffit toutefois pas à faire vivre une entreprise. Pour les projets verts, la difficulté apparaît souvent lorsque le produit quitte le laboratoire : qui l’achètera, pour quelle raison et à quel prix ?
Le projet Sen Bao illustre cet enjeu. Tran Tin Dung, Dang Bao Tran et Nguyen Thu Huong, de Hô Chi Minh-Ville, ont mis au point un film alimentaire biosourcé à partir du lotus. Un indicateur changeant de couleur signale la fraîcheur des aliments. Selon l’équipe, le film pourrait prolonger leur conservation de 14 à 25 jours.
Les jeunes entrepreneurs évaluent le coût de production à environ 6,6 millions de dôngs pour 1 000 mètres de film et envisagent un prix de vente de 38 000 à 45 000 dôngs par produit, selon la version. Avant une commercialisation à grande échelle, ils devront cependant vérifier sa qualité, sa résistance mécanique et sa sécurité au contact des aliments, tout en réduisant son coût.
Lors des demi-finales, le jury a donc régulièrement interrogé les candidats sur leur capacité à convaincre les consommateurs de payer pour leurs produits.
La spécialiste du marketing Tran Nguyen An Ninh estime que la confiance ne peut reposer sur de seules promesses publicitaires, en particulier pour les produits fondés sur l’intelligence artificielle ou présentés comme bénéfiques pour la santé. « Les acheteurs ont besoin d’éléments concrets : des données dont l’origine est claire, des essais fiables et des certifications transparentes », souligne-t-elle.
Tran Lan Anh, cofondatrice et conseillère stratégique de GreenHubAsia, rappelle pour sa part que la sécurité d’un produit est une condition d’accès au marché, et non, à elle seule, un avantage concurrentiel.
Selon elle, une entreprise doit pouvoir retracer et démontrer l’ensemble du parcours de son produit : l’origine des matières premières, les bénéfices pour les agriculteurs, l’organisation de l’approvisionnement et les effets sur les revenus des communautés locales. Étayée par des données, cette démarche peut convaincre les consommateurs que leur achat correspond à une valeur réelle.
Vu Kim Anh observe enfin une évolution dans la manière dont les jeunes conçoivent leurs projets. Plutôt que de partir uniquement d’un produit à vendre, ils cherchent de plus en plus à identifier un problème local et à y répondre par un modèle économique viable. Dans les régions reculées, certaines initiatives associent ainsi protection de l’environnement et création d’emplois pour les femmes rurales, les personnes handicapées ou d’autres membres de la communauté.
« La nouvelle ressource peut être une tige de paille, un résidu de lotus, une coque de noix de coco ou un déchet longtemps considéré comme un fardeau. Le plus difficile reste d’en faire un produit que les gens achètent, qui génère des revenus pour l’entreprise et crée des moyens de subsistance pour la communauté », conclut-elle.