Dans les terres enveloppées de brume de Ta Phin, les plantes médicinales accompagnent depuis longtemps la vie quotidienne des communautés Dao rouges.
Chaque famille conserve des recettes transmises oralement, mêlant feuilles, racines, écorces et tiges récoltées dans la forêt ou cultivées autour des habitations.
Ce savoir, autrefois limité à l’usage domestique, devient aujourd’hui une véritable ressource économique.
Héritage vivant
Le parcours de Tan Ta May, fondatrice engagée, illustre cette transformation. En 2015, aux côtés de 120 autres femmes, elle crée la Coopérative communautaire Dao rouge de Ta Phin.
L’objectif est double : préserver les remèdes traditionnels tout en garantissant des emplois stables aux femmes de la commune.
Cette initiative s’appuie sur un trésor local : le célèbre bain médicinal des Dao rouges.
Contrairement à d’autres pratiques utilisant les plantes sous forme d’infusions ou de cataplasmes, les Dao rouges associent près de 200 espèces végétales différentes afin de préparer des bains thérapeutiques.
Ces préparations, élaborées grâce à une connaissance fine des propriétés des plantes, sont réputées pour soulager les douleurs articulaires, favoriser la récupération physique, améliorer la circulation sanguine ou encore procurer une sensation de relaxation profonde.
Très vite, la coopérative comprend que la simple vente de plantes brutes ne suffit pas à assurer des revenus durables.
Sous la marque “Mây Dia”, elle développe alors une gamme de produits transformés : bains médicinaux concentrés, shampoings aux herbes, huiles essentielles, savons artisanaux ou encore produits de soin destinés aux femmes après l’accouchement et aux enfants.
Le succès dépasse progressive-ment le cadre local. De nombreux visiteurs venus découvrir Sa Pa expérimentent ces bains traditionnels, puis recommandent les produits à leur entourage.
Dix ans après sa création, la coopérative dispose désormais d’une structure importante comprenant une trentaine de bassins de bains thérapeutiques et plus de 80 chambres d’hébergement chez l’habitant.
Chaque jour, entre trente et cinquante visiteurs viennent profiter de ces soins traditionnels. Le chiffre d’affaires annuel atteint environ quatre milliards de dôngs.
Surtout, l’activité garantit des revenus stables aux femmes Dao rouges, avec des salaires mensuels de cinq à six millions de dôngs, une somme significative dans ces zones montagneuses.
Au-delà de l’aspect économique, cette dynamique contribue également à préserver les connaissances ancestrales.
Les jeunes générations redécouvrent la valeur culturelle des remèdes traditionnels, désormais perçus non comme un vestige du passé, mais comme une richesse d’avenir.
Filières durables
Dans la commune de Chieng Ken, le développement des plantes médicinales suit une autre trajectoire, portée cette fois par l’entrepreneuriat local et la diversification agricole.
Originaire d’une famille de guérisseurs traditionnels, An Van Tuan a grandi en accompagnant son grand-père dans les forêts à la recherche de plantes médicinales.
Fort de cet héritage familial, il décide en 2019 de créer, avec plusieurs jeunes du village, la coopérative The Tuan spécialisée dans l’extraction d’huiles essentielles.
Le produit phare de la coopérative est l’huile essentielle de Dai Bi, une plante reconnue pour ses propriétés anti-inflammatoires et relaxantes.
Grâce à des techniques modernes de distillation, le jeune entrepreneur parvient à transformer cette ressource locale en produit à forte valeur ajoutée, qu’il surnomme “les gouttes d’or” des montagnes de Lao Cai.
L’initiative rencontre rapide-ment un accueil favorable sur le marché. En 2021, l’huile essentielle de Dai Bi obtient la certification OCOP trois étoiles, distinction nationale valorisant les produits ruraux de qualité.
Mais An Van Tuan ne s’arrête pas là. Constatant le potentiel économique du périlla japonais, il encourage les habitants, notamment les jeunes agriculteurs, à convertir certaines parcelles de riz ou de cultures peu rentables vers cette plante aromatique.
La coopérative garantit ensuite l’achat de l’ensemble de la production à un prix stable, limitant les risques pour les familles.
Ce modèle apporte rapidement des résultats concrets. Le chiffre d’affaires annuel de la coopérative atteint environ 1,5 milliard de dôngs, avec une rentabilité estimée à près de 30%.
En parallèle, l’activité crée des emplois permanents, mais aussi de nombreux travaux saisonniers liés à la récolte des feuilles.
Pendant les périodes de cueillette, certains travailleurs peuvent gagner entre 500 000 et 600 000 dôngs par jour. Pour les habitants de cette région montagneuse, ces revenus représentent une amélioration notable des conditions de vie.
Longtemps, les habitants exploitaient spontanément les ressources forestières, ce qui fragilisait progressivement certaines espèces rares. Désormais, l’accent est mis sur la culture durable et la préservation des ressources génétiques.
Cette transition est particulièrement visible autour de Sa Pa avec les plantations d’artichauts développées en partenariat avec l’entreprise Traphaco Sa Pa.
L’entreprise fournit des semences, soutient financièrement les cultivateurs et garantit l’achat des récoltes, supprimant ainsi l’une des principales inquiétudes des agriculteurs : l’absence de débouchés stables.
Grâce à cette coopération, les surfaces cultivées selon les normes internationales GACP-WHO ont fortement progressé.
Les plantations d’artichauts couvrent aujourd’hui près de 100 ha, contre seulement trois hectares à l’origine. La production annuelle est passée d’une centaine de tonnes de feuilles fraîches à plus de 2 500 tonnes.
Les produits transformés issus de cette filière, notamment l’extrait d’artichaut de Sa Pa et le thé d’artichaut pulvérisé, ont obtenu la certification nationale OCOP cinq étoiles.
Cette reconnaissance confirme la montée en gamme des produits médicinaux de Lào Cai.
La province possède aujourd’hui plus de 850 espèces de plantes médicinales, dont environ 70 espèces rares comme le Paris polyphylla ou le Coptis teeta.
Avec l’implication croissante des coopératives, des entreprises et des autorités locales, Lao Cai construit progressivement une filière durable fondée sur la préservation des ressources naturelles et la valorisation des savoirs locaux.
À travers cette stratégie, la province ambitionne de devenir un véritable centre des plantes médicinales du Nord montagneux vietnamien, en cohérence avec la stratégie nationale de développement des plantes médicinales à l’horizon 2030 et 2045.